La critique d’appropriation culturelle, cette invraisemblable victoire iconoclaste: partie 3

Un discours incohérent

Plutôt symptomatique de l’incohérence de son discours est le fait que, en plus de se faire reproche de décontextualisation, la critique d’appropriation culturelle s’est aussi bien portée sur la surcontextualisation de l’art des cultures dominées par celui de la culture dominante. On a effectivement mobilisé l’arsenal lexical de l’appropriation culturelle pour tenir grief aux historiens de l’art «occidental» d’avoir réduit l’art autochtone à «un art traditionnel, où l’individualité du créateur est reléguée au second plan, et qui, par conséquent, ne peut être vraiment de l’art» (J-F Gaudreault-Desbiens, p. 116). Bref, on en a presque autant contre la folklorisation qu’à l’encontre de la défolklorisation.

Une autre incohérence qui vaut d’être relevée ici est le Catch-22 dans lequel la critique d’appropriation culturelle a réussi à piéger artistes et écrivains. La «lutte pour la reconnaissance» des Autochtones et des minorités «culturelles» demeure une lutte contre l’invisibilité. Aussi les créateurs de la culture dominante ne s’en tireront-ils pas aussi facilement qu’en tournant le dos aux cultures dominées. «And here’s the bugbear», d’expliquer l’écrivaine Lionel Shriver, «here’s where we really can’t win. At the same time that we’re to write about only the few toys that landed in our playpen, we’re also upbraided for failing to portray in our fiction a population that is sufficiently various. […] Besides: which is it to be? We have to tend our own gardens, and only write about ourselves or people just like us because we mustn’t pilfer others’ experience, or we have to people our cast like an I’d like to teach the world to sing Coca-Cola advert?» Au final, la milice anti-appropriation veille à l’exécution de l’obligation politique incombant aux créateurs de la culture dominante de représenter la culture des dominés, mais aux conditions (compatibles entre elles ou non) de ces derniers.

Une posture victimaire

Une telle incohérence est à son tour symptomatique. De quoi? D’une posture victimaire qui a renoncé à la raison.

Dans son livre de 1996 (cité plus haut), Jean-François Gaudreault-Desbiens observait qu’avec la critique d’appropriation culturelle le sujet cédait la place à la victime. «Ce statut de victime, qui informera toutes les facettes de la vie et toutes les interactions sociales, présente d’importants avantages au plan stratégique. Il permet en effet d’exploiter la culpabilité raciale et historique. En s’autofétichisant, la victime rejoint le martyrologue des opprimés, s’élève à la sainteté et, ce faisant, se présente comme un Juste, dont les convictions sont inattaquables. (p. 125-126)»

Au Canada, un auteur comme Neil Bissoondath avait effectivement déploré cette posture victimaire contre laquelle il mettait en garde. Plus récemment, dans un premier roman intitulé Homo Sapienne qui a paru originalement en 2014, la jeune Inuite groenlandaise Niviaq Korneliussen récusait elle aussi l’auto-victimisation de groupe pour lui préférer une quête d’autonomie individuelle, d’hybridation identitaire y compris. Or cette année les sociologues Bradley Campbell et Jason Manning ont fait paraître un ouvrage qui consigne les résultats de leur enquête empirique sur The Rise of Victimhood Culture. Je fais en ce moment la lecture de ce livre, mais ses auteurs se sont vu donner l’occasion de résumer les principales thèses qu’ils y défendent par Claire Lehmann, qui les a interviewés.

Après avoir fait la distinction entre les deux grands types historiques de cultures morales, soit la culture de l’honneur et la culture de la dignité, ces professeurs américains de sociologie expliquent comment ce qu’ils appellent la «culture victimaire» réunit des éléments de l’un et de l’autre types. «People in a victimhood culture are like the honorable in having a high sensitivity to slight. They’re quite touchy, and always vigilant for offenses. Insults are serious business, and even unintentional slights might provoke a severe conflict. But, as in a dignity culture, people generally eschew violent vengeance in favor of relying on some authority figure or other third party. They complain to the law, to the human resources department at their corporation, to the administration at their university, or — possibly as a strategy of getting attention from one of the former — to the public at large.»

Tandis que la valeur morale tient du courage ou de la force dans les cultures de l’honneur et que, partie respect juridique, partie mérite individuel ou vertu, elle se veut universelle dans celles de la dignité, elle est dans la culture victimaire fonction d’une distribution de statuts de victime, statuts dont l’obtention et la hiérarchisation sont l’enjeu de luttes. «The result is that this culture also emphasizes a particular source of moral worth: victimhood. Victim identities are deserving of special care and deference. Contrariwise, the privileged are morally suspect if not deserving of outright contempt. Privilege is to victimhood as cowardice is to honor. […] In a victimhood culture it’s […] your identity as a victim that gives you status. It’s not your own virtue at all, but someone else’s treatment of you, that makes you virtuous. One problem with this is that you end up with a system of morality that doesn’t offer much incentive for good behavior. […] Victimhood culture incentivizes bad behavior. The extreme form of victimhood culture we see among activists on college campuses leads to another problem in that one’s status as a victim comes not just from individual experiences of victimhood but also from one’s identity as part of a victim group. […] Victimhood culture’s focus on oppression narrows the range of moral discourse, and activists seem to be losing the capacity to make moral judgments based on anything other than victimhood terms. It seems that anything activists find bad they define as harmful and oppressive, whether it’s an ugly statue on campus or a bad date.»

De toutes les catégories d’offenses dont on s’indigne au sein de cette nouvelle culture morale qu’est la culture victimaire, les professeurs Campbell et Manning sont d’avis que celle d’appropriation culturelle compte parmi les plus déconcertantes. «As with microaggressions, the offense is framed as a matter of collective oppression, of one social group harming another. And in practice, it’s usually an offense defined by identity, something only people in designated privileged groups can be guilty of.»

Au vu de la dimension statutaire, et donc inégalitaire, de cette morale, les deux sociologues sont du reste en mesure d’observer que, au moyen d’une espèce de renversement vindicatif et approximatif de la hiérarchie des classes et castes des sociétés d’ancien régime ou autrement traditionnelles, la critique d’appropriation culturelle prend l’aspect d’une convocation de nouvelles lois somptuaires.

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